Lundi 16 janvier 2020, je tente d’effectuer mon travail comme je le peux. Il est pourtant compliqué de faire comme si de rien n’était. Je peux facilement, à l’attitude de ceux que je côtoie, distinguer deux groupes de personnes. Le premier est constitué de ceux qui n’ont pas pris la mesure des changements à venir, le second, des employés qui ont compris que nos habitudes allaient voler en éclats lors des semaines, si ce n’est des mois à venir. Mes supérieurs font partie du premier groupe, et prennent certaines dispositions pour que je sois en poste durant les jours qui vont suivre. J’acquiesce, alors que je suis persuadée que nous serons en confinement total, et que je ne saurais honorer ces nouveaux engagements. Je pourrais leur confier mes doutes, mais ils ne veulent pas les entendre, je le vois à leur regard. Discuter ne changerait rien. De mon côté, j’ai une seule appréhension à cet instant précis, celle de passer ce confinement seule dans ma petite chambre parisienne.

Le temps s’accélère, l’appréhension semble gagner davantage de personnes au cours de la journée. L’allocution du Président débute enfin à 20h00, alors que je ne suis chez moi que depuis une dizaine de minutes tout au plus. J’organise ma valise et y jette des affaires pêle-mêle suite à l’annonce de confinement pour les quinze jours à venir. Une voiture m’attend déjà en bas de chez moi. En descendant les escaliers avec mes affaires, je prend conscience de ma chance, celle d’être entourée et d’avoir des amies qui m’invitent à vivre avec elles dans un appartement de banlieue. Elles avaient anticipé l’état de détresse dans lequel je pourrais me trouver si le confinement venait à se prolonger. Fin de l’allocution, début du voyage. Fin du voyage, début du confinement.

@Tiphaine Elsener

Trois filles, trois lits, et une terrasse où il est possible de profiter du soleil entre midi et quinze heures trente. C’est plus que ce que j’aurais pu imaginer, c’est plus que ce que beaucoup de français, chinois, italiens et espagnols ont. Je remercie ces amies d’avoir remis en question leur confort personnel pour le mien.

La cohabitation se déroule comme dans un roman de Danielle Steel ; nous nous organisons comme une petite famille. Les filles ont un réfrigérateur qui ferait sourire le plus morose d’entre nous, une salle de bain qui sent bon la lessive et un bistrot privé qui rendrait jaloux bien des gérants de bar. En dehors de l’aspect matériel, je me sens vite comme chez moi. Elles ne changent pas leurs habitudes, mais m’intègrent à ces dernières, comme si nous avions toujours été trois. Les deux soeurs ont des horaires à respecter puisqu’elles sont en télétravail. Nous préparons donc le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner pour trois personnes, et c’est à chaque fois un moment de complicité que je souhaite à chacun de vivre. Les journées sont longues, nous en prenons conscience en restant cloîtré à l’intérieur de l’appartement, qui est pourtant bien plus grand que le mien. J’ai la chance d’avoir du temps pour travailler sur mes projets personnels et faire du sport sur la terrasse, mais il reste toujours un peu de ce temps pour penser.

Durant ces instants, les inquiétudes prennent parfois le pas. Ma famille, originaire de Haute-Savoie, ressent la solitude. Beaucoup d’entre eux n’ont pas eu la chance d’être confiné à plusieurs. Ma grand-mère vit seule. Ma mère vit seule. Et toutes deux ne pensent pas à leur propre solitude, mais à celle de mon père, confiné à l’hôpital. Pendant que nous luttons contre le COVID-19, d’autres continuent de se battre contre leurs maux, et le sien se nomme “cancer”. Quand me vient ces pensées, je ne peux m’empêcher de remercier, à chaque fois, le personnel soignant qui vient en aide aux anciens malades, aux nouveaux, et à ceux qui vont bien. Ils soignent quand ils le peuvent, et ils évitent aux autres, dont je fais partie, de sombrer dans la panique. Ils nous donnent espoir pour la suite des événements. Je connais le tempérament de ces docteur.e.s, de ces infirmier.e.s. Je sais qu’ils puiseront dans leurs ressources pour sauver le plus de vies possibles, tenter de réanimer, tenter d’apaiser. J’aimerais qu’ils sachent, tous autant qu’ils sont, à quel point je leur suis reconnaissante. À quel point nous le sommes tous.

@Tiphaine Elsener

De mon côté, je me questionne. Que puis-je faire à mon échelle ? Je respecte scrupuleusement le confinement, mais que pourrais-je faire d’autre ? Les exemples ne manquent pas. Autour de nous, des groupes d’entraide se forment et grandissent chaque jour. Les familles malades que je connais ont pu compter sur le dévouement de voisins, et parfois même, de personnes qui font de grands détours pour apporter un peu de pain frais pour les enfants (ledit pain étant laissé sur le perron de la porte afin d’éviter tout risque de contamination). Des chants, ou des sessions d’applaudissements ont lieu chaque soir, pour se soutenir, et pour que le personnel soignant prenne conscience que le peuple entier les remercie. Le peuple uni, produisant la même musique. Nous, qui n’avons pas été les premiers à vivre cette situation, avons eu la chance de pouvoir prendre exemple sur les autres nations. Les italiens, déjà, prennent leur petit déjeuner entre amis, par webcams interposés, et ont organisé des séances de sport à leur fenêtre. Nous ne pouvons le nier, l’égoïsme monte en flèche quand une situation inédite tombe sur un pays, une région ou un village. Les quantités déraisonnables achetées dans les supermarchés en sont une preuve navrante. Il y a aussi de l’empathie, et des valeurs humaines. Il nous faut prendre en exemple les bons comportements. Cette première semaine, nous prenions nos marques. La semaine suivante, il faudra faire, davantage encore, preuve d’écoute envers nos prochains.

Nous pouvons remercier la technologie. Grâce à elle nous sommes en mesure de porter secours à ceux qui demandent une oreille attentive, une simple présence. J’ignore combien de temps tout cela va durer. Je suis accompagnée de personnes aimantes que je remercie chaque jour, mais j’espère pouvoir être là pour mon père quand il rentrera à la maison et que ses séances de chimiothérapie reprendront. J’espère pouvoir soutenir ma mère dans cette épreuve. J’espère aussi rapidement tenir dans mes bras mon compagnon, qui a dû rester auprès de sa famille, ainsi que mes amis. Plus que tout, j’espère ne rater aucun grand moment de vie. De bonnes nouvelles comme des mauvaises, il y en a de multiples dans une année, et je redoute d’être éloignée de la plupart d’entre elles. Malgré tout cela, la vie est belle. Le printemps est là, et de petites herbes et mousses ont réussi à pousser sur le sol en béton de la terrasse. Le soleil caresse nos visages, et, lorsque notre regard se porte sur la Marne, nous faisons le souhait que le virus épargne le plus de vies humaines possibles.

Je souhaite aussi, quant à moi, que l’été arrive et qu’il nous emmène retrouver nos proches.