Vainqueur des championnats d’Europe sur le jeu Overwatch avec son équipe en 2018, révélation de la dernière coupe du monde en novembre, à 23 ans, Lucas Loison est une figure de proue de sa discipline. Plus connu sous le pseudonyme de Leaf, l’originaire d’Haguenau est un esportif. Il découvre la compétition dès l’âge de 13 ans, passe par plusieurs jeux avant de lancer définitivement sa carrière il y a trois ans sur Overwatch. En 10 ans, Leaf a vu évoluer l’esport, sa pratique, sa relation au public et aux médias.

Leaf, avec l’organisation des Worlds de League of Legends en France, l’esport a passé un nouveau cap, avec notamment, un énorme soutien médiatique. Est-ce que vous sentez que les mentalités changent vis à vis de l’esport, dans les médias et en France de manière générale ?

À la base, l’esport c’est vraiment suivi par les initiés, une sorte de bulle, mais qui commence à exploser. Au niveau des médias, on sent que la manière de traiter l’esport n’est pas encore claire pour tout le monde. Certains en parlent normalement, comme de n’importe quel sujet, d’autres surfent encore sur le principe de “l’argent”, qui crée énormément de buzz. Ça me rappelle un peu la manière dont avait été traités les vidéastes sur internet au moment de l’émergence de Youtube. Actuellement, il n’y a pas UNE vision globale de l’esport. Il y a beaucoup de “groupes” qui se forment. Ceux qui apprécient l’esport, le suivent. Ceux qui sont contre ça, qui trouvent l’esport “anormal”. Il y a aussi un grand nombre de personnes qui ont découvert la discipline au travers du débat “Est-ce que l’esport est un sport ?” Au final, on a cette impression que l’esport est de plus en plus toléré, mais pas accepté, que les gens se disent “Eh bien ça existe, c’est comme ça, c’est la vie”. 

Toléré mais pas accepté, comment expliquez vous cette réticence ?

Je pense que c’est la question du mérite qui se pose. Déjà, avec le foot, les gens se demandent s’il est normal d’être payé des millions pour taper dans un ballon. S’il ne serait pas plus logique que ce soit les pompiers, les policiers, qui bénéficient de ces moyens. Une sorte d’incompréhension du système économique qui, mêlée avec l’image du “joueur de jeux vidéos” contribue à tout cela. Les gens imaginent que le métier de joueur esport se résume à jouer, mais on oublie parfois tout le travail derrière. 

“En terme de temps et de vie privée, nous faisons les mêmes sacrifices que les sportifs traditionnels”

On retrouve quelques similitudes entre esport et sport, sur le travail, l’aspect économiques, est-ce que vous notez d’autres points communs ?

Oui, je note des similitudes mais selon moi, cette question “Est-ce que l’esport est un sport  ?” n’est pas intéressante. Ce n’est pas la question que je souhaite poser aux gens. Parce ce que c’est venir mettre les choses en opposition alors que l’objectif est de faire découvrir cette discipline. Après, ce qu’il faut comprendre, c’est que pour être au haut niveau et pour y rester, un esportif doit sacrifier autant que ce que sacrifie un sportif.

Vous parlez de sacrifices, de quelle nature sont-ils ?

Là où un sportif va pousser son corps à ses limites, nous c’est plutôt au niveau du cerveau, même si beaucoup de esportifs on des problèmes de poignets ou de dos. La pratique du haut niveau va user le corps quoiqu’il arrive et c’est la même chose pour nous. Malheureusement, c’est plutôt ce manque d’activité global du corps qui nous pose problème. C’est pour cela que nous faisons attention à notre posture, que nous faisons de l’exercice en dehors, que nous avons une alimentation spécifique.

Et en terme de temps, comment gérez vous vos journées en tant que joueur professionnel ?

Évidemment, on ne passe pas sa journée à jouer, parce que comme je viens de l’expliquer, on connaît les risques à rester toute la journée devant son écran. En revanche, on passe énormément de temps à penser au jeu. On pense aux manières de s’améliorer, on se renseigne sur les derniers changements du jeu pour s’adapter du mieux possible, on discute des compositions.  Pour ma part, je passe beaucoup de temps avec mes coéquipiers pour parler de tout ça. 

Pour reprendre l’exemple de la coupe du monde, comment vous êtes vous organisés lors de cette semaine de compétition ?

Après chaque matchs, on se retrouvait à l’hôtel pour en parler pendant une, deux heures ou plus. On parlait de la journée, ce que l’on a fait de bien, ou de mal. Comment s’améliorer. Comment jouer face à l’équipe du lendemain. Comment joue-t-elle, comment la rencontrer ? On passe énormément de temps à chercher comment s’améliorer en tant qu’équipe ou en tant qu’individu. Et même si la pratique est différente d’un sport traditionnel, le système reste globalement le même on se retrouve à faire les mêmes sacrifices en terme de temps et de vie privée, même si c’est beaucoup moins mis en avant. Ce qui fait que les gens n’ont pas tendance à voir tout ce que l’on fait, toute la journée dans notre appartement, à penser à tout cela.